Le ventre vide des amoureux

Je sortais d’une nuit blanche, occupée que j’avais été à l’analyse de ton dernier sms. « Je hais les portes fermées ». Mon esprit de jeune fille en fleurs y avait vu une métaphore romantique et passionnelle de roman d’amour. « Notre amour n’est pas possible, notre histoire est une porte fermée ». Naïve que j’étais, tu me disais simplement que tu n’aimais littéralement pas les portes fermées.

J’ai pris le chemin de la fac, sans but vraiment précis. Si ce n’est celui de t’y croiser. Et grand bien m’en a pris puisqu’au détour de la cafétéria, mon gobelet de café instantané et tiédi en main, je t’ai aperçu. Nos regards se sont croisés. Nous étions un peu gênés, je crois. Et c’est ainsi que, moi la timide invétérée, j’ai eu cette audace que je ne regretterais jamais. Celle de te proposer de m’accompagner réviser les examens chez moi. Audace que tu as eu la gentillesse d’accepter. En échange, tu m’as promis de me préparer une de tes spécialités. Celle qui, encore aujourd’hui, nous colle un petit sourire niais aux lèvres. Des capeletis au gorgonzola.

Les deux heures d’attente dans mon petit appartement d’étudiante m’ont parues interminables. Alors j’ai rangé. Un peu pour ne pas passer pour une souillon. Mais pas trop histoire de conserver ce négligé-cool que j’espérais dégager. Et puis j’ai réfléchi à une activité qu’il serait intéressante que je fasse quand tu sonnerais. Un truc qui renforce mon côté négligé-cool, tu vois. On est quand même un peu bête à 20 ans.

Et puis tu as sonné. J’ai juste eu le temps de lancer le lecteur cd, et d’avancer de quelques pistes. Tout juste pour tomber sur mon morceau préféré, en espérant qu’il te plaise aussi. On a discuté. De tout, mais surtout de rien. Bien sûr, nous n’avons pas révisé. Evidemment, nous n’avons jamais goûté à ta fameuse recette, le ventre bien trop noué par nos sentiments naissants.

Et soudain, de cette manière si délicate et surprenante, tu m’as dit que tu avais très envie de m’embrasser. Aujourd’hui encore, tu te trouves ridicule de me l’avoir demandé ainsi. Aujourd’hui encore, j’en ai des papillons dans le ventre rien que d’y penser.

Nous étions le 21 mai 2003. Et hier soir encore, comme chaque année, j’ai posé la tête sur l’oreiller en me remémorant cette journée  si particulière.

Publicités

Et la glacière en bandoulière

Tu arrivais toujours avec une demie heure d’avance. On la savait, parfois on était encore en pyjama, mais ce n’était pas important. On était toujours heureux d’entendre la sonnette retentir.

Tu garais soigneusement ton auto sur le trottoir d’en face. Avec les années, tu avais su lui trouver la meilleure place. Pas trop au soleil. Mais pas non plus sous le grand chêne, trop salissant.

Tu remontais tranquillement l’allée en sifflotant. Je t’ai toujours entendu siffloter, quelque soit ton humeur. Tu sifflotais dans ta cuisine. Tu sifflotais dans ton jardin. Tu sifflotais dans notre allée en arrivant le dimanche.

Il te fallait alors plusieurs allers retours pour décharger ta vieille Opel. Quelque soit l’occasion, quelque soit le nombre que nous étions, tu arrivais toujours les bras chargés. Des fleurs pour maman, du vin d’Alsace soigneusement commandé sur catalogue pour papa, un petit billet pour le gamin, et des ustensiles reçus avec tes colis de vin pour étoffer ma batterie de cuisine.

Et tu avais toujours à ton épaule, cette glacière. Rectangulaire et souple, pas très grande, les pains de glace bien calés contre les bords. Et chaque fois, une surprise différente à l’intérieur. Des boîtes de foie gras pour l’apéritif, un petit fraisier commandé depuis déjà plusieurs jours à la boulangerie, une bouteille de vin ou même un bon morceau de fromage.

Une fois les présents du jour distribués, les surprises bien transférées dans le frigo, tu ôtais ta casquette, serrais tes deux mains autour de mes épaules et faisais claquer ta bouche sur mes joues. Et de cette voix qui résonne encore, indéniablement, tu me demandais « Alors ma cocotte? Tu vas bien? ».

… le coeur un peu lourd

Oui mais pourtant…

Mais pourtant, je ne peux pas m’empêcher de faire la liste de toutes ces petites choses du quotidien qui vont me manquer.

♥ Faire les zouzous, n’importe où, n’importe quand

♥ Prendre notre temps le matin

♥ Profiter de la plaine de jeux quand les autres enfants n’y sont pas

♥ Notre petit goûter hebdomadaire au salon de thé du quartier

♥ Prendre le temps de lui lire et relire la même histoire

♥ Finir ses assiettes

♥ Des bisous dans son petit cou quand j’en ai envie

♥ La regarder vivre et grandir, heure par heure, jour par jour

Je sais que cette séparation va nous faire le plus grand bien. A toutes les deux. Mais je sais aussi que demain matin, j’aurais le coeur lourd en quittant ma Chouette.

Back to business…

Eteignez les cierges et sortez les coupettes de champagne, j’ai ENFIN trouvé une place en crèche pour la Chouette! Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, je viens de signer pour un contrat de 4 mois!

Autant vous dire que je multiplie les danses de la joie depuis une semaine. Mes amis m’ont même suggéré d’organiser une fiesta pour marquer le coup (c’est vous dire à quel point je devais leur casser les pieds avec mes histoires de femme au foyer).

Lundi, nous commençons l’adaptation à la crèche pour une semaine. Et dès la semaine suivante, la Chouette ira là bas à temps plein.

Autant vous dire que j’ai déjà mentalement fait la liste de TOUTES les choses que je pourrais enfin faire:

♥ Boire mon thé chaud

♥ Faire de vraies pauses déjeuner, avec des vrais gens et de la vraie nourriture

♥ M’échapper une petite heure et retrouver le Bon Ami pour un moment rien qu’à nous

♥ Prendre le thé avec les copines en restant assise plus de dix minutes (défi!)

♥ Dire que la Chouette me manque

♥ Ressortir mes jolies robes et mes chaussures à talons

Avoir de de la conversation (il se peut qu’un « Jean-Mi finit ton assiette! » m’échappe encore)

♥ Aller me recoucher

♥ Lire dans le tram

♥  Raconter ma journée au Bon Ami

♥ Faire deux ou trois boutiques avant de rentrer

♥ Râler contre mon patron

♥ Me dépêcher de finir la journée pour retrouver ma Chouette

♥ Tester cette petite cantine dont tout le monde parle

♥ Recharger mon iPod

♥ Manger une glace entre filles à la sortie de la crèche

♥ Faire des ragots

Il y a toutes ces choses qui me ravissent et que je pourrais enfin faire. Oui, mais pourtant…